L’œcuménisme, bien plus qu’un simple dialogue interconfessionnel

 

    Lors de la « Semaine de prière pour l’unité des chrétiens » (du 18 au 25 janvier 2016), les croyants des différentes confessions du christianisme sont encouragés à vivre de manière concrète la rencontre les uns avec les autres et à prier pour une réconciliation après des siècles de querelles qui ont trop souvent dégénéré en conflits armés. L’occasion de vous proposer un modeste état des lieux de l’œcuménisme aujourd’hui, ses fruits et les perspectives qu’il continue d’ouvrir.  

 

Œcuménisme et dialogue interreligieux: quelle différence ?

     Parfois en toute connaissance de cause, généralement par manque de connaissances, nombreux sont ceux qui confondent  « dialogue interreligieux » et « œcuménisme ». Pas plus tard que ce mardi, à l’occasion d’un échange sur ce thème avec une vingtaine de jeunes à Nancy, la plupart des participants définissait l’œcuménisme comme un « dialogue ouvert et respectueux  avec les autres confessions afin de mieux comprendre ce qui nous unit et nous divise ». En somme, un dialogue à l’image des rencontres entre catholiques et musulmans, juifs et orthodoxes, … Ce serait un peu vite oublier la finalité de l’œcuménisme qui n’est ni plus ni moins que « l’unité visible des chrétiens » (selon la définition du Conseil œcuménique des Eglises – COE).

     Alors que le dialogue interreligieux se borne (à raison !) à promouvoir une meilleure connaissance de la religion du voisin et à un plus grand respect de sa conception du divin, l’œcuménisme entend réconcilier à travers un rapprochement spirituel (et pourquoi pas matériel !) des nombreuses confessions chrétiennes. Comprenons nous bien : le dialogue, interreligieux ou non, est absolument nécessaire à l’épanouissement de chacun dans la société et à l’apaisement des relations entre les êtres humains. Mais penser ou affirmer que nous sommes dans une situation de dialogue interreligieux entre chrétiens, c’est mettre de côté le projet d’unité de l’Ecclesia qui est à la source du mouvement œcuménique depuis son origine. Autre point de confusion : l’œcuménisme ne signifie pas la fin de la liberté de conscience au sein de la communauté des chrétiens mais une unité qui respecte le pluralisme des opinions et des croyances en son sein. Pourquoi alors vouloir l’unité ? Jésus a lui-même répondu à cette question : « : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu’eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jean 17, 21)

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L’œcuménisme, un mouvement initié par les Eglises protestantes

      Lorsque l’on prononce le mot d’ « œcuménisme » en France, nombreux sont ceux qui pensent immédiatement à l’engagement de l’Abbé Paul Couturier (1881-1953), à l’origine de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, ou au Concile Vatican II (1962-1965) qui sont des jalons essentiels dans l’Histoire de l’œcuménisme, notamment parce qu’ils impliquent l’Eglise catholique, un acteur définitivement à part au sein du mouvement œcuménique. Pourtant, ce terme n’a été  utilisé pour la première fois dans son sens moderne qu’à l’occasion de la réunion de l’Alliance évangélique à Londres en 1846 tandis que, dès 1817, une première « Eglise unie », regroupant les Eglises luthérienne et calviniste-réformée, avait vu le jour en Prusse suivie d’une seconde en Belgique en 1839. Dans les décennies qui suivirent, d’innombrables rencontres et rapprochements institutionnels impliquaient notamment les anglicans, l’Eglise orthodoxe, les Vieux-catholiques, … Le point d’orgue de ce mouvement fut certainement la création en 1948 du Conseil œcuménique des Eglises qui regroupe aujourd’hui 345 Eglises à travers le monde et entend « encourager le renouveau dans l’unité, le culte, la mission et le service », sans pour autant avoir pour ambition de devenir une « super-Eglise ». Contrairement à la plupart des Eglises orthodoxes et protestantes, l’Eglise catholique romaine n’est pas membre du COE, bien qu’elle participe à certains de ses travaux.

     Il faut dire que l’Eglise catholique romaine a longtemps refusé de reconnaître, du moins dans ses déclarations, le bienfondé du mouvement œcuménique et de l’unionisme, préférant appeler les autres Eglises à revenir dans son giron, privilégiant le « pardon » à la « réconciliation » et estimant que « l’unité réside à Rome ». Ce n’est qu’avec le Concile Vatican II que l’Eglise catholique revoit sa position de manière assez radicale : beaucoup de proches du Pape Jean XXIII se montrèrent d’ailleurs franchement sceptiques face à sa volonté affichée de promouvoir par le biais du Concile une réconciliation « sans faire de procès historique, sans chercher à savoir qui avait eu tort et qui avait eu raison ». Un projet ambitieux qui ne fut que partiellement réalisé. Certes, le Concile vit la promulgation de documents majeurs sur l’œcuménisme à commencer par Unitatis Redintegratio (décret sur l’œcuménisme), qui reconnait le caractère chrétien du protestantisme. Cependant, ces textes ne remettent pas en cause de nombreux points de friction avec les autres confessions chrétiennes : le centralisme romain, certains dogmes, etc. En se remémorant le Concile Vatican II auquel il avait assisté en tant qu’observateur, frère Roger, fondateur de la communauté œcuménique de Taizé, a d’ailleurs regretté qu’à partir de la mort de Jean XXIII, « l’œcuménisme s’engageait sur une voie de parallélisme, les confessions poursuivaient leurs routes séparées, dans une simple coexistence pacifique, sans plus »[1].

 

Des réalisations concrètes et des symboles, signes visibles de rapprochements

     Même si l’avis de frère Roger n’est pas dénué de fondements, le mouvement œcuménique est à l’origine de nombreuses rencontres de théologiens, de responsables religieux et de paroissiens.  De ces rencontres ont émergé des accords importants ainsi que des signes visibles de rapprochement, même si l’on peut regretter la tendance actuelle à une baisse de l’intérêt pour l’unité des chrétiens.

     Parmi les résultats les plus concrets du dialogue entre les théologiens, on pense notamment à la formulation commune du Notre Père, une prière au centre de la foi chrétienne, adoptée par l’Eglise catholique et la COE en 1966 ou encore à la Traduction œcuménique de la Bible (TOB) en 1975. Ces exemples illustrent parfaitement les fruits que peut porter une quête spirituelle commune quand elle est enrichie par les réflexions de chacun. A l’inverse, la récente décision unilatérale de l’Eglise catholique de modifier la traduction admise du Notre Père (« Et ne nous soumet pas à la tentation » devenant « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ») a provoqué un certain malaise chez les autres Eglises chrétiennes qui n’ont pas été associé à cette modification à laquelle elles ne seraient pas forcément défavorables.

     De très nombreux accords ont également été signés entre les Eglises chrétiennes, à l’image de la Déclaration commune sur la Doctrine de la justification, entre l’Eglise catholique et la Fédération luthérienne mondiale, signée à Augsbourg, lieu ô combien symbolique. Une charte œcuménique européenne a quant à elle été rédigée en 2001 dans laquelle les Eglises chrétiennes  « ravivent leur engagement pour une mission commune en Europe ». Par ailleurs, à partir de 1968, la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens est préparée conjointement par le COE et le Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, qui publient en commun un livret de préparation.

     Car c’est presque exclusivement au cours de cette fameuse semaine que les croyants eux-mêmes et leurs paroisses sont réellement associés au mouvement œcuménique. Plusieurs initiatives ont été lancées dans le but de faciliter la prise de conscience des paroissiens et des jeunes générations à l’image des groupes de Dombes ou des pèlerinages de confiance, organisés chaque année dans une grande ville européenne par la communauté de Taizé. Certaines associations chrétiennes font également se côtoyer les croyants de différentes confessions mais les réactions de méfiance et de repli confessionnel, souvent dues à l’ignorance, demeurent présentes. Par ailleurs, il est frappant de constater la vigueur que mettent certains responsables religieux catholiques, protestants et orthodoxes pour tirer vers leur confession les fruits de l’œcuménisme, des comportements qui ne font qu’entretenir la méfiance.

     Après des décennies d’œcuménisme, les réalisations concrètes et symboliques sont nombreuses et pourtant, l’unité des chrétiens n’est pas encore en vue. Certaines divergences de fond comme de forme persistent encore et certaines maladresses de part et d’autres ont souvent mis à mal le projet œcuménique. Alors que le mouvement œcuménique semble à la recherche d’un nouveau souffle, c’est peut-être de l’Ecclesia, l’Assemblée des croyants, elle-même que pourrait venir un nouvel esprit d’œcuménisme.

 

Et si les chrétiens faisaient sincèrement le choix de l’unité ?

      En analysant les progrès réalisés en matière d’œcuménisme, on ne peut que noter un déficit criant d’implication et d’information à destination des premiers concernés, c’est-à-dire les chrétiens eux-mêmes, particulièrement dans les pays où une seule confession chrétienne domine largement. Ainsi, il m’est souvent arrivé de discuter avec des amis, élevés dans le catholicisme, des différences d’interprétation entre les Eglises chrétiennes et de me voir répondre sur un ton étonné: « finalement, je suis bien plus en accord avec cette vision de la Bible ! ». L’on pourrait tenter l’expérience inverse avec de jeunes orthodoxes ou protestants ayant toujours vécu dans un milieu mono-confessionnel, l’on obtiendrait certainement des résultats semblables. De fait, beaucoup de croyants sont largement ignorants des réflexions menées par telle ou telle autre confession sur un sujet biblique ou non.

      A l’image du dialogue interreligieux, la première étape est donc d’apprendre réellement à connaître l’autre, de mettre de côté ses a priori. Cette première étape peut à la fois se faire aussi bien par une démarche personnelle (ex : « Je me rends aux Vêpres orthodoxes ») que collective. Presque toujours, la méfiance est alimentée par l’ignorance quand la connaissance favorise des échanges sereins, respectueux et fructueux. A bien des égards, l’Eglise catholique a su faire sa propre « révision de vie », comme nous aimons à l’appeler, bien que tardivement, avec le Concile Vatican II qui voit la condamnation de nombreuses dérives dénoncées au XVIe siècle par Luther. Comment ne pas voir que s’ouvrir à la conception que l’autre se fait du message de Dieu ne peut que raffermir et éclairer notre propre foi ?

      Sans doute plus ambitieuse, une deuxième proposition serait de sortir du carcan de la fameuse Semaine de prière pour l’unité des chrétiens pour lui donner une dimension supplémentaire. Et si nous adoptions une nouvelle philosophie de l’œcuménisme, à travers la maxime latine « ora et labora », prier et travailler à l’unité des chrétiens tout au long de l’année? Comme expliqué précédemment, des mouvements et associations dans le monde travaillent au quotidien pour rapprocher les Eglises de manière concrète. Je prendrai un exemple au sein de mon propre mouvement, la Jeunesse Etudiante Chrétienne (JEC), avec laquelle nous animons régulièrement le « Culte autrement » au sein de la paroisse luthérienne du centre ville de Metz. C’est à la fois l’occasion pour nos jeunes membres, généralement issus de milieux catholiques, de voir de leurs yeux le déroulement d’un culte protestant et en même temps une opportunité pour les paroissiens d’échanger avec eux sur le thème choisi pour  cette soirée. Dans la même démarche, pourquoi ne pas organiser régulièrement des temps de partage avec les paroissiens d’autres Eglises ?

      Enfin, pourquoi ne pas faire un pas encore plus important pour le rapprochement des communautés chrétiennes en célébrant au sein d’une maison commune ? Cet appel a notamment été lancé par frère Alois, successeur de frère Roger, au cours des rencontres européennes de Taizé à Strasbourg : «  N’y a-t-il pas un moment où il faudrait avoir le courage de nous mettre ensemble sous le même toit, sans attendre que toutes les formulations théologiques soient pleinement harmonisées ? ». A Berlin, une synagogue-mosquée-église  devrait ouvrir ses portes prochainement avec des horaires arrangés pour chaque célébration et de nombreux temps de rencontres. Cette belle initiative ne pourrait-elle pas nous servir de modèle à nous que divisent surtout des formulations théologique ? Imaginons, par exemple, une paroisse chrétienne proposant le samedi soir un office orthodoxe, le dimanche un culte protestant et une messe catholique le matin puis une célébration œcuménique le soir. Et d’abord, pourquoi pas?

 

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      En conclusion, je dirais que ces trois propositions ne sont que des pistes de réflexion pour rendre réellement visible l’unité des chrétiens en France et dans le monde. D’autres idées ont également été émises pour combler les fossés creusés par l’Homme comme le recours au « pain bénit » dans les églises catholiques afin d’éviter d’exclure ceux qui ne pourraient communier. Toutes ne sont certes pas applicables partout de la même manière et avec la même pertinence en raison de contextes très différents. Pour autant, comment pouvons-nous porter le message de l’amour universel de Dieu si nous ne sommes pas capables nous-mêmes de travailler de concert et de nous aimer comme des frères ? On utilise parfois l’expression de la « famille chrétienne dispersée » pour désigner la multitude des Eglises. Qu’est-ce qu’une famille dont les membres n’habitent pas sous le même toit, ne mangent pas à la même table et ne prennent pas soin les uns des autres?

 

[1] SPINK Kathryn, La vie de frère Roger, Ed. SPCK, Londres, 1986.

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